Erik Truffaz Quartet vingt après

04 Aug 2018 #Le Jazz Live

Pour ses retrouvailles avec le répertoire de “The Dawn” et “Bending New Corners” et avec le Tremplin Jazz d’Avignon qui lui est cher, Erik Truffaz a fait tanguer le Cloître des Carmes. En première partie, une formation qui monte, EYM Trio. Ce soir 5 août, le Soundprints Quintet de Dave Douglas et Joe Lovano promet une finale en apothéose.

EYM Trio : Elie Dufour (piano), Yann Phayphet (contrebasse), Marc Michel (batterie).

Présentant le concert, Michel Eymenier, co-fondateur et âme du festival, raconte que l’EYM Trio, lauréat du Concours national de Jazz de la défense, du concours international de Getxo et du Tremplin de Jazz à Saint-Germain-des-Près n’avait jamais concouru au Tremplin jazz d’Avignon, et qu’il lui avait paru naturel d’inscrire à son programme ces Lyonnais qui depuis leur premiers succès n’ont cessé de courir le monde. Un “power trio”, comme on appelle ces héritiers – la troisième, voire quatrième génération – de l’héritage du Bill Evans Trio dont il reste quelques gestes instrumentaux, un certain rapport à l’harmonie et une certaine conception de l’interaction, le tout ensemencé à l’écoute de Keith Jarrett, Brad Mehldau et bien d’autres, et marqué par l’abandon du “tout ternaire”, voire l’adoption d’un “tout binaire”, et donc de nouvelles énergies rythmiques, de nouvelles références (minimalisme, pop, rock, soul, world…) se substituant aux vieilles valeurs des standards et du swing.

En l’occurrence, c’est la fréquentation des musique du monde qui a marqué l’EYM Trio, une influence revendiquée et enrichie au fil de leurs voyages et rencontres, où se reconnaît essentiellement, un grand arc allant des traditions turco-balkaniques à la zone indo-iranienne. Qu’il joue directement sur les cordes du piano, en altère le son du plat de la main, ou s’en tienne au strict geste pianistique, Elie Dufour fait entendre des couleurs mélodiques, rythmiques et ornementales empruntées aux virtuoses du cymbalum hongrois, du qanun gréco-turc et du santur iranien qui se décline de l’Irak à l’Inde. La dominante modale se combine aux pratiques métriques qui se sont quasi systématisées dans le jazz depuis les années 1980 (mètres boîteux, longs, composés, de l’aksak turco-balkanique aux talas indiens, systèmes de claves, etc.). Ça se traduit chez EYM par une musique très écrite, en tout cas très balisée, par une succession de motifs qui se succèdent assez rapidement autour d’une idée de départ, donnant plus lieu à de brèves variations et parfois à des improvisations strictement modales, avec tout le “confort moderne” que procure la connaissance de l’harmonie post-evansienne. Soit une musique charmante jouant beaucoup sur les ressorts du répétitif et l’éphémère, dont le véritable électron libre, au sein d’un son orchestral d’un bel équilibre, semble être le batteur. Ce qui me rappelle la philosophie du novelty tel qu’énoncée par Paul Whiteman dans les années 1920 : « la nouvelle demande du public est pour le changement et la nouveauté [novelty] : après l’exposé, l’instrumentation doit changer à chaque demi chorus. » Il semble que ce soit aussi la demande du public contemporain si l’on en croit ses pratiques d’écoute et le succès de l’EYM Trio qui dévoila en primeur pour le public d’Avignon les pièces à paraître le 21 septembre sur son nouveau disque “Sadhana” (chronique en octobre dans Jazzmag).

Erik Truffaz Quartet featuring Nya (voix) : Erik Truffaz (trompette), Benoît Corboz (piano, Fender-Rhodes, électronique), Christophe Chambet (contrebasse, guitare basse électrique), Marc Erbetta (batterie, voix).

Michel Eymenier dans sa présentation et Truffaz dans ses annonces accentuèrent la dimension commémorative de ce répertoire vieux de vingt ans et qui marqua le son du jazz fin de siècle. En effet, c’est à Avignon, à l’occasion d’un concert au Chêne noir à l’invitation de Jean-Paul Ricard (AJMI) qu’Erik Truffaz fit la rencontre de celui qui lui permettrait de signer chez Blue Note et d’enregistrer en 1996 un premier album sur le prestigieux label, “Out Of A Dream”, encore très marqué par l’Herbie Hancock de “Maiden Voyage”. L’année suivante, on découvrait l’Erik Truffaz de The Dawn sur la scène du Tremplin Jazz d’Avignon au Cloître des Carmes, puis le répertoire de Bending New Corners en 1991. En 2004, Erik Truffaz jouait sur les images de Gosses de Tokyo de Yasujirö Ozu dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, puis revenait en 2011 aux Carmes pour fêter les 20 ans du label.

C’est donc une grande nostalgie qui marqua les débuts de ce concert, où l’on retrouvait ces décompositions rythmiques que Marc Erbetta semblait transposer sur ses fûts l’erratisme des machines à rythme du drum’n’bass, ce son que Marcello Giuliani tirait avec une même profondeur de la contrebasse et de la guitare basse, ces couleurs suspendues de Patrick Müller sur Fender Rhodes qui revenait alors à la mode, ces mélodies brumeuses que Truffaz tirait d’une trompette comme on peint à l’aquarelle et qui me semblait reprendre l’héritage de Miles Davis là où ce dernier aurait peut-être pu l’emmener s’il avait survécu à “Doo Bop”. Plus le toasting de Nya, qui nous revient relooké, cravaté, “vestonné”, chapeauté d’un trilby évoquant plus le monde du ska anglais que le reggae jamaïcain qu’évoquait autrefois ses dreadlocks, moins nonchalant dans son slam, à la fois plus assoupli et plus dynamique. Müller a laissé depuis longtemps la place à Benoît Corboz, doté de quelques effets supplémentaires, grooveur démoniaque qui souleva les acclamations du public tant au piano qu’au Rhodes. Plus récemment Christophe Chambet a pris la place de Giuliani (en tournée avec Etienne Daho) dont il reprend le rôle à la perfection sur les deux instruments. Et Truffaz, égal à lui-même, Peter Pan blanchi, piéton d’un fil immatériel qui semble l’extraire de lui-même pour assister de loin à son propre concert tout en le vivant de l’intérieur. L’incandescence du jour s’éloignant avec les menaces d’orage, les torpeurs de cette musique du rêve semi-éveillé se levèrent progressivement, l’addition de “The Dawn” et “Bending” générant quelques longueurs et redites à l’oreille du chroniqueur mauvais coucheur, devant un public néanmoins ravi d’un concert si généreux qu’il porta avec ferveur jusqu’à l’accueil délirant d’un final festif. Demain, 6 août, Erik Truffaz sera sur la grande scène de Marciac d’où nous arrive le quintette de Dave Douglas et Joe Lovano qu’on aura la chance d’entendre ce soir dans l’acoustique idéale du Cloître de Carmes. • Franck Bergerot

 

Brève de jazz

BON ANNIVERSAIRE MARTIAL !!!

MARTIAL SOLAL, notre héros du piano syncopimprovisé fête aujourd'hui ses 91 ans. Le 26 septembre il jouera à Vienne, en Autriche, au Porgy and Bess ; et en décembre il jouera à Münich. Les organisateurs autrichiens et allemands ont conservé leurs oreilles ouvertes aux disques de ces derniers mois : «Masters in Bordeaux», avec Dave Liebman, et le fantastique solo de Gütersloh en novembre dernier «My One And Only Love, Live at Theater Gütersloh, European Jazz Legends #15» (sans parler des formidables inédits de Los Angeles 1966 !). Amis programmateurs de l'hexagone, seriez-vous frileux ? Xavier Prévost https://www.porgy.at/en/events/8968/

Dayna Stephens

Son nom vous ne vous dit peut-être rien, mais quand vous saurez qu’il a enregistré aux côté de John Scofield, Kenny Barron, Brad Mehldau, Julian Lage, Ambrose Akinmusire ou Gerald Clayton, vous comprendrez que, match ou pas match, on ne saurait manquer, ce soir 11 juillet, l’unique date en France de ce géant tranquille du ténor, dont le jeu atteint à l’approche de la quarantaine une impressionnante maturité.

Mathis Pascaud – Concours national de jazz de La Défense

C’est le guitariste Mathis Pascaud qui a remporté le prix de groupe de la Défense à la tête de son quartette Square One. Le saxophoniste Lucas Saint-Cricq qui remplaçait pour l’occasion Christophe Panzani s’est vu décerner le prix d’instrumentiste.

EN KIOSQUE

20180901 - N° 709 - 100 pages

L’histoire jamais racontée d’un concert légendaire donné à l’Olympia en 1971, une tournée vécue de l’intérieur en 1967 par le...