Fletcher Henderson, l’inventeur du big band (épisode 1 : Un fils de bonne famille)

30 Aug 2018 #Bonus

Petite histoire d’un grand du jazz, à l’occasion de la réédition en 3 CD sous label Poll Winners de “The Fletcher Henderson Story, A Study In Frustration”, coffret de 4 LP conçu pour Columbia en 1961 par le producteur John Hammond et l’archiviste Frank Driggs. Et aussi pour annoncer le bal donné ce dimanche 2 septembre à Jazz à La Villette par l’Umlaut Big Band à la Philharmonie de Paris sur le répertoire de l’arrangeur Don Redman.

 « Fletcher qui ? » nous demandent nos plus jeunes lecteurs (et pas qu’eux !). Munissons nous de ce coffret, de quelques autres CD qui le complètent et du beau livre de Jeffrey Magee The Uncrowned King of Swing pour raconter son histoire. Il était une fois… 

Il était une fois un jeune homme timide, fils de bonne famille de la bourgeoisie noire de la ville de Cuthbert en Géorgie. Son père (1857-1943), Fletcher Hamilton Henderson, fils d’esclaves émancipés à la fin de la guerre de Sécession, étudia au lycée intégré de l’University of South Carolina. Mais en dépit de ses bons résultats, notamment en grec, il en fut exclu lorsque les lois racistes de 1877 en abrogèrent le statut d’établissement intégré. La Reconstruction du Sud après sa défaite à l’issue de la Guerre de Sécession est terminée. Les troupes et les agents fédéraux laissent le terrain au ressentiment des populations vaincues et ruinées par la chute d’une économie fondée sur l’esclavage. Ce dernier aboli, la ségrégation s’inscrit progressivement dans les institutions des Etas du Sud et bientôt de toute une nation. Les Noirs n’ont plus la place dans le réseau éducatif des Blancs qui leur semblait promise par l’Emancipation, mais par bonheur, ils ont commencé à construire le leur. Aussi Papa Henderson peut-il poursuivre ses études à l’Université noire d’Atlanta et deviendra en 1880 le principal de l’Howard Normal School de Cuthbert, ainsi que diacre de l’A.M.E. (African Methodist Episcopal Church) et superintendant de l’Ecole du Dimanche.

Né le 18 décembre 1897, son fils James Fletcher Henderson reçoit ainsi la meilleure éducation, étudiant à l’école paternelle, puis à l’Atlanta University où il se destine à une carrière de chimiste. Mais chez les Henderson, toute la famille joue du piano, symbole de respectabilité dans la bourgeoisie noire. À Atlanta, il approfondit ses connaissances et sa pratique avec Kemper Harreld, violoniste et chef d’orchestre noir réputé localement et, dans son bulletin de dernière année, c’est en musique qu’il est le mieux noté. Ce qui fait dire alors à l’un de ses camarades: « Il est destiné à devenir une éminente autorité, au niveau de Rachmaninov et des meilleurs. » Aussi les intentions de poursuivre ses études à New York à la rentrée 1920 tout en travaillant à mi-temps dans un laboratoire de chimie seront bientôt balayées par un début de carrière musicale, comme pianiste d’un orchestre sur un riverboat de l’Hudson, au sein duquel il rencontre, la trompettiste Leora Meoux qu’il épousera en 1924. Elle jouera un rôle considérable dans la carrière de son mari, manageant notamment la section de trompettes où Joe Smith, son ex-beau frère a ses faveurs, et y faisant entrer son ex-mari, Russell Smith lorsqu’il s’agira de remplacer Louis Armstrong.

Du Black Symphony Orchestra aux Jazz Masters

Fin 1920, Fletcher devient démonstrateur de partitions pour la Pace and Handy Music Company, maison d’édition noire fondée par Harry Pace, diplômé de l’Atlanta University, et W.C. Handy, compositeur des deux premiers blues publiés, Memphis Blues et St. Louis Blues. En 1921, les deux hommes se séparent et Pace crée la Pace Phonographic Corporation et son label Black Swan (le cygne noir), ainsi baptisé d’après le surnom de la cantatrice noire Elizabeth Taylor Greenfield. Black Swan est le premier label phonographique noir, si l’on fait exception des confidentiels Broome Special Phonographic Records créés en 1919 par le manager noir George W. Broome, qui distribuera par correspondance jusqu’en 1923 des enregistrements de musiciens classiques noirs. Pace tente d’occuper le même créneau, entre musique noire savante et musique classique légère, ouvertures et airs d’opéra, negro spirituals et ballades orchestrés qu’il fait enregistrer par le Black Swan Symphony Orchestra. Promis à une carrière de symphoniste (chef et compositeur) très apprécié de la bourgeoisie noire, William Grant Still compose et arrange pour le label. Les chanteurs en sont le ténor C. Carroll Clark (avec qui Fletcher enregistrera le negro spirituals Nobody Knows au printemps 1921) et les sopranos Revella Hugues et Antoinette Garnes, le violoniste soliste étant Kemper Harreld, le prof de Fletcher à Atlanta qui retrouve son ancien étudiant pianiste attitré et bientôt directeur musical des Black Swan Records : « les seuls disques d’authentique musique noire » dit la réclame, « Les autres ne sont que pâles contrefaçons. »

Hélas (ou par bonheur, selon les points de vue), la partie savante et distinguée du catalogue se vend mal. Le Black Swan Symphony Orchestra est concurrencé par le Black Swan Dance Orchestra qui joue fox-trot et one step, et dont on peut se faire une idée avec Pretty Ways à l’esthétique rythmique encore très guindée, co-signé par William Grant Still.

Black Swan Orchestra : Pretty Ways (New York, séance Black Swan de juin 1921. Fletcher Henderson « The Chronogical, 1921-1923 » Classics). Non identifiés (trompette, trombone), William Grant Still, probablement Edgar Campbell (clarinette), non identifié (sax alto), Fletcher Henderson (piano), inconnus (banjo, tuba).

Mais le label se voit surtout contraint de privilégier la branche blues lancée à la suite de la publication par Okeh Records de Crazy Blues enregistré par Mamie Smith en août 1920, premier grand succès phonographique de musique noire. Si l’audition de Bessie Smith, future impératrice du blues, a été rejetée par Black Swan (mais aussi par Okeh), le label d’Harry Pace compte rapidement une belle écurie de chanteuses de ce blues de cabaret, bientôt baptisé “classic blues”, notamment Trixie Smith, Albert Hunter et Ethel Waters. Cette dernière qui offre à Black Swan son premiers succès avec Down Home Blues accompagné par les Jazz Masters dont Fletcher Henderson est le pianiste, va décider de l’avenir de ce dernier.

Ethel Waters & Cordy Williams Jazz Masters : Down Home Blues (New York, séance Black Swan d’avril-mai 1921. « Down Home Blues, 1920-1921 » Jazz Age). Ethel Waters (chant), Cordy Williams (violon), inconnu (trompette), probablement Chink Johnson (trombone), Edgar Campbell (clarinette), Fletcher Henderson (piano), probablement Ralph Escudero (tuba).

L’apprentissage du blues et du stride

Lorsqu’Ethel Waters “and her Jazz Masters” (bientôt rebaptisés The Black Swan Troubadours) doivent partir en tournée, la chanteuse se souvient : « Fletcher Henderson n’était pas certain que ce soit suffisamment digne pour lui d’être le pianiste d’une fille habituée à chanter le blues dans les caves. Avant de partir, Fletcher a fait venir toute sa famille de Géorgie pour avoir son assentiment. » Par chance, la chanteuse recevra de justesse la bénédiction familiale, mais devra batailler ferme pour obtenir de Fletcher l’accompagnement à laquelle elle aspire : « Au cours de cette tournée, Fletcher ne me donnait pas cette damnée basse [the damn-it-to-hell bass], ce chump-chump qu’il faut au jazz. Tout au long de la tournée, je n’ai cessé de le harceler. Lorsque nous sommes passés par Chicago, j’ai fait l’acquisition des piano rolls que James P. Johnson [chef de file de l’école new-yorkaise du piano stride] venait de faire et j’en ai fait décomposer chaque passage par Fletcher. Pour me prouver qu’il pouvait le faire, il s’est mis au travail, si bien qu’en passant le rouleau sur un piano player [piano dont les touches sont actionnées par un système pneumatique réagissant au défilement d’un rouleau de carton percé de trous correspondant aux notes], il parvint à jouer les touches en même temps qu’elles étaient actionnées par le mécanisme. Naturellement, il a commencé à s’identifier à cette musique qui n’était pourtant pas du tout son genre. »

Ethel Waters & her Jazz Masters : There’ll Be Some Changes Made (New York, séance Black Swan de août 1921. « Down Home Blues » Jazz Age). Ethel Waters (chant), non identifiés (trompette, trombone), Garvin Bushell (clarinette), Charlie Jackson (violon), Fletcher Henderson (piano).

La tournée commence bien, mais lorsqu’elle aborde les Etats du Sud, quatre des musiciens peu désireux d’expérimenter la ségrégation qui y sévit démissionnent. Fletcher en profite pour engager le premier élément de son futur orchestre, Buster Bailey, un clarinettiste de Memphis dont il a fait la connaissance à Chicago où – comme Jimmie Noone et Benny Goodman – il étudie avec Franz Schoep, clarinettiste classique réputé. Autre recrue importante, Joe Smith, trompettiste à la sonorité superbe comme on peut l’entendre sur les enregistrements d’Ethel Waters pour Black Swan à partir du printemps 1922. Enfin, parvenu à La Nouvelle Orleans, il tentera d’engager le jeune Louis Armstrong qui refusera son offre faute de pouvoir quitter sa ville avec son copain, le batteur Zutty Singleton.

Ethel Waters : I Found a New Baby (New York, séance Columbia du 22 janvier 1925. « Diva » Saga Jazz)

Ethel Waters (chant), Joe Smith (cornet), Fletcher Henderson (p).

A suivre le vendredi 7 septembre : Fletcher Henderson, 2ème épisode, Naissance d’un orchestre.

Bibliographie :

Fletcher Henderson and Big Band Jazz, The Uncrowned King of Swing, Jeffrey Magee (Oxford University Press)

En concert:ce dimanche 2 septembre 2018 à la Philharmonie de Paris dans le cadre de Jazz à La Villette, bal animé par l’Umlaut Big Band sur le répertoire de Don Redman, pionnier de l’arrangement chez Fletcher Henderson de 1923 à 1928.

Franck Bergerot.

Lire l’épisode 2 >>

à la Philharmonie de Paris (poze)

Brève de jazz

BON ANNIVERSAIRE MARTIAL !!!

MARTIAL SOLAL, notre héros du piano syncopimprovisé fête aujourd'hui ses 91 ans. Le 26 septembre il jouera à Vienne, en Autriche, au Porgy and Bess ; et en décembre il jouera à Münich. Les organisateurs autrichiens et allemands ont conservé leurs oreilles ouvertes aux disques de ces derniers mois : «Masters in Bordeaux», avec Dave Liebman, et le fantastique solo de Gütersloh en novembre dernier «My One And Only Love, Live at Theater Gütersloh, European Jazz Legends #15» (sans parler des formidables inédits de Los Angeles 1966 !). Amis programmateurs de l'hexagone, seriez-vous frileux ? Xavier Prévost https://www.porgy.at/en/events/8968/

Dayna Stephens

Son nom vous ne vous dit peut-être rien, mais quand vous saurez qu’il a enregistré aux côté de John Scofield, Kenny Barron, Brad Mehldau, Julian Lage, Ambrose Akinmusire ou Gerald Clayton, vous comprendrez que, match ou pas match, on ne saurait manquer, ce soir 11 juillet, l’unique date en France de ce géant tranquille du ténor, dont le jeu atteint à l’approche de la quarantaine une impressionnante maturité.

Mathis Pascaud – Concours national de jazz de La Défense

C’est le guitariste Mathis Pascaud qui a remporté le prix de groupe de la Défense à la tête de son quartette Square One. Le saxophoniste Lucas Saint-Cricq qui remplaçait pour l’occasion Christophe Panzani s’est vu décerner le prix d’instrumentiste.

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20180901 - N° 709 - 100 pages

L’histoire jamais racontée d’un concert légendaire donné à l’Olympia en 1971, une tournée vécue de l’intérieur en 1967 par le...