Fletcher Henderson, l’inventeur du big band (Episode 3 : La leçon de Louis Armstrong)

14 Sep 2018 #Bonus

À l’occasion de la réédition par Poll Winners du coffret “The Fletcher Henderson Story, A Study In Frustration”, Jazz Magazine raconte la carrière de l’inventeur du big band. Résumé du deuxième épisode : diplômé en chimie, Fletcher Henderson se lance dans la carrière musicale à New York en 1920. Son orchestre à l’affiche du Roseland Ballroom depuis l’été 1924 est constitué en sections, pour lesquelles Don Redman conçoit des arrangements originaux à partir de ceux prêts à l’emploi chez les éditeurs de musique. Un nouveau venu va faire faire un prodigieux bond en avant à l’orchestre : Louis Armstrong.

En photo ci-desssus, de gauche à droite: Howard Scott, Coleman Hawkins, Louis Armstrong, Charlie Dixon, Fletcher Henderson, Kaiser Marshall, Buster Bailey, Elmer Chambers, Charlie Green, Ralph Escudero, Don Redman (fin 1924).

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À l’automne 1924, la section de trompettes s’agrandit d’un troisième pupitre. Il est confié à Louis Armstrong que Fletcher Henderson avait déjà tenté d’engager lorsque de sa tournée avec Ethel Waters était passée à La Nouvelle-Orléans. Lors de la première répétition, il est pris un peu de haut par le reste de l’orchestre qui voit arriver un gros jeune homme du Sud, mal fringué, avec des chaussures montantes à œillets sur lesquelles on voit dépasser son caleçon long. Lecteur très modeste, il est repris lors de la première répétition par Fletcher lorsqu’il joue fortissimo sur la nuance “pp” (double piano) figurant sur la partition, avouant avoir cru que cela signifiait à “pleins poumons”.

Louis Armstrong vers 1924-1925

Louis Armstrong vers 1924-1925

Un plouc du Sud qui en bouche un coin

En 1922, Joe “King” Oliver, star du cornet néo-orléanais en résidence au Royal Gardens de Chicago avait invité son jeune protégé, Louis Armstrong, à le rejoindre. Il tint le deuxième cornet sur scène et sur la quarantaine de faces enregistrée entre avril et décembre 1923 par le Creole Jazz Band du King. Il s’y vit même octroyer un solo dès la première séance du 5 avril, sur Chimes Blues où, d’emblée, il s’imposa comme un improvisateur de premier plan.

King Oliver : Chimes Blues (séance Gennett, du 5 avril 1923. «Off the Record : the Complete 1923 Jazz Band Recordings» Archeophone )

King Oliver, Louis Armstrong (cornet), Honoré Dutrey (trombone), Johnny Dodds (clarinette), Lil Hardin (piano, arrangement), Arthur Bud Scott (banjo prob. 6 cordes), Baby Dodds (batterie).

Aussi, devenue sa compagne, la pianiste de l’orchestre, Lil’ Hardin, a poussé Louis Armstrong à s’affranchir de la tutelle d’Oliver et à profiter de l’offre de Fletcher pour tenter sa chance à New York. Même s’il a déjà fréquenté des orchestrations plus étoffées que le collectif néo-orléanais et joué sur les partitions précises de l’orchestre de Fate Marable sur les showboats du Mississippi, la musique et le monde musical new-yorkais constitue un territoire nouveau pour lui. Intimidé, il n’osera dans un premier temps donner la mesure de lui-même, et l’on dit que c’est la présence du clarinettiste Buster Bailey qui a contribué à lui donner confiance. Ils se sont côtoyés à l’automne 1923 chez King Oliver et, comme Louis, c’est un provincial des états du Sud et un nouveau venu dans l’orchestre new-yorkais. Un beau soir au Roseland, après que Buster Bailey ait pris un solo sur Tiger Rag, le cornettiste se lance sur quatre chorus, et ses compagnons n’en reviennent pas. Soudain, l’exemplarité de son art change le son de l’orchestre et l’attitude de chacun par rapport à l’improvisation. À avoir vu les danseurs du Roseland Ballroom s’interrompre pour écouter Armstrong, on en a même conclu que Louis Armstrong avait fait passer la musique noire de la musique de danse au jazz, une musique à écouter.

Il offre ses premiers solos pour Fletcher à la cire sur Manda et Go ‘Long Mule le 7 octobre 1924 : sur le second titre, en 16 mesures, il donne déjà une belle leçon de swing à Coleman Hawkins qui l’a précédé en deux breaks encore très sautillants, et d’improvisation par sa façon de négocier dans la continuité les mesures de transition entre les deux parties de son solo. Mais ses premiers chefs d’œuvre sont Shanghai Shuffle et Copenhagen des 13 et 30 octobre. Don Redman fait preuve d’un élan dans l’écriture et d’un raffinement nouveau couleurs et nuances de la chinoiserie Shanghai Shuffle où il confie un chorus entier à Charlie Green, robuste tromboniste et improvisateur, s’octroie un intermède assez incongru de hautbois avant d’accorder un nouveau chorus à Armstrong qui s’y livre à un quasi exercice de percussions sur quelques notes, la façon dont il les martèle de son cornet renvoyant aux tambours de La Nouvelle-Orléans. Dans Copenhagen éclate le lyrisme d’Armstrong sur un terrain qu’il connaît comme sa poche, le blues (en un solo préparé, qu’il rejoue à l’identique sur les deux prises existantes, comme c’était souvent le cas à l’époque). Ce morceau témoigne aussi d’une nouvelle figure de style dans l’art de Don Redman, le trio de clarinettes qui devient sa signature avec l’arrivée de Buster Bailey.

Fletcher Henderson & his Orchestra : Go ‘Long Mule (New York, séance Columbia du 7 octobre 1924 . « The Chronogical, 1924, Vol.3 » Classics)

Elmer Chambers, Howard Scott (trompette) , Louis Armstrong (cornet), Charlie Green (trombone), Cecil Scott ou Buster Bailey (clarinette, sax alto), Don Redman (clarinette, hautbois, sax alto, arrangement), Coleman Hawkins (clarinette, sax ténor), Fletcher Henderson

 

Fletcher Henderson & his Orchestra : Shanghai Shuffle (New York, séance Pathé-Act / Perfect du 13 octobre 1924 . « The Chronogical, 1924, Vol.3 » Classics)

Fletcher Henderson & his Orchestra : Copenhagen (New York, séances Vocalion du 30 novembre 1924 . « A Study In Frustration » Poll Winners)

Elmer Chambers, Howard Scott (trompette) , Louis Armstrong (cornet), Charlie Green (trombone), Buster Bailey (clarinette, sax alto), Don Redman (clarinette, hautbois, sax alto, arrangement), Coleman Hawkins (clarinette, sax ténor), Fletcher Henderson

Reprises et recyclages

Copenhagen est l’occasion d’un tour de passe-passe dont le monde de l’édition musicale était alors coutumier. Après l’avoir entendu joué par le Charlie Davis Orchestra le 18 avril 1924 à Indianapolis, Bix Beiderbecke avait demandé l’autorisation de le reprendre avec ses complices de l’époque, The Wolverines qui l’enregistrèrent le 6 mai. De cet enregistrement, la maison d’édition chicagoane des frères Melrose tira un stock arrangement (arrangement prêt à emploi) dans une version partiellement modifiée vendue dans le recueil World’s Greatest Collection of Blues-Stomps and Rags, assortie du commentaire : « Cet arrangement est chauffé au rouge [Hot Red]. Jouez le tel qu’il est écrit et vos binious vont se mettre à fumer. ». Une note précise cependant qu’une écoute de l’enregistrement des Wolverines est nécessaire pour se donner une idée des effets d’interprétation qui ne peuvent être transcrits sur le papier (le commerce du disque dopant ainsi celui de l’édition et réciproquement). C’est cet arrangement que Don Redman accommode à sa façon en confiant à son trio de clarinettes le solo de clarinette joué par Jimmy Hartwell chez les Wolverines.

Wolverine Orchestra : Copenhagen (Richmond, séances Gennett du 6 mai 1924 . « Bix Beiderbecke & the Chicago Cornets » Concord)

Bix Beiderbecke (cornet), Jimmy Hartwell (clarinette) , George Johnson (sax ténor), Dick Voynow (piano), Bob Gillette (banjo), Min Leibrook (tuba), Vic Moore (batterie).

Le 29 mai 1925, on observe un nouveau détournement avec Sugarfoot Stomp qui n’est autre que la reprise arrangée par Don Redman, à partir de l’enregistrement d’avril 1923, de Dippermouth Blues de King Oliver, Louis Armstrong rejouant le solo d’anthologie de son mentor, à l’issue duquel est également repris le fameux break vocal « Oh play that thing ». (Dans l’original, le contrebassiste Bill Johnson laissé sur le touche par les ingénieurs, s’était ainsi écrié pour réveiller le batteur Baby Dodds qui venait de louper son break et le producteur avait fait refaire la prise avec ce nouveau break vocal.) L’arrangement de Don Redman fut racheté par les frères Melrose pour devenir un nouveau stock arrangement.

King Oliver : Dippermouth Blues (Richmond, séance Gennett du 6 avril 1923. « Off the Record : The Complete 1923 Jazz Band Recordings » Off the Records – Archeophone)

King Oliver (cornet solo), Louis Armstrong (2nd cornet), Honoré Dutrey (trombone), Johnny Dodds (clarinette), Lil Armstrong (piano), Bill Johnson (voix), Baby Dodds (batterie).

Fletcher Henderson & his orchestra : Sugarfoot Stomp (séance Columbia du 29 mai 1925. « A Study in Frustration » Essential Jazz Classics)

Même personnel que pour Copenhagen, mais Joe Smith remplace Howard Scott.

Cet intérêt pour le répertoire du premier jazz, au détriment de celui de Broadway et des ballades, sera confirmé – outre les pièces de la plume du chef (Dicty Blues, The Stampede, Henderson Stop…) – notamment par les emprunts aux chansons composées pour les chanteuses de blues par Clarence Williams (Baby Won’t You Please Come Home) ou Spencer Williams (Everybody Loves My Baby), les compositions de pianistes des New Orleans Rhythm Kings Mel Stitzel (The Chant, Jackass Blues) et Elmer Schoebel (Cotton Picker’s Ball), le répertoire de l’Original Dixieland Jazz Band (Sensation Rag, Livery Stable Blues, Fidgety Feet). Soit le répertoire d’un proto-jazz que le Fletcher Henderson Orchestra va dépoussiérer, rafraichir, assouplir, élancer, souvent en accélérant le tempo, l’illustration la plus spectaculaire en étant fournie par l’écoute comparée du Baby Won’t You Please Come Home ? joué par son auteur avec la chanteuse Eva Taylor en 1922 et la version de Fletcher avec Evelyn Preer.

Eva Taylor : Baby Won’t You Please Come Home (New York, séance Okeh du 25 novembre 1922. « In Chronological Order, Volume 1, c. septembre 1922 – c. september 1923 » Document Records ou « Clarence Williams, His 25 Greatest, 1923-1933 » ASV)

Eva Taylor (chant), Clarence Williams (piano).

Fletcher Henderson & his orchestra : Baby Won’t You Please Come Home (New York, séance Vocalion du 19 janvier 1927. « The Harmony & Vocalion Sessions, Volume 2, 1927-1928)

Russell Smith, Joe Smith, Tommy Ladnier (trompette), Benny Morton, Jimmy Harrison (trombone), Buster Bailey, Don Redman (clarinette, sax alto), Coleman Hawkins (clarinette, sax ténor), Fletcher Henderson (piano), Charlie Dixon (guitare), June Cole (tuba), Kaiser Marshall (batterie), Evelyn Preer (chant).

Une gerbe d’adieu

Une pièce d’importance fait défaut au coffret “A Study in Frustration”, c’est Mandy Make Up Your Mind enregistré sur un label concurrent de Vocalion. En effet, s’il enregistre à partir de 1923 principalement pour ce dernier label qui par un complexe jeu de rachats finira par tomber dans le catalogue Columbia, le Fletcher Henderson Orchestra lui a fait beaucoup d’infidélités, souvent sous de faux noms d’orchestres, avec de nombreux labels échappant au domaine du coffret Columbia “Study In Frustration”. Dans Mandy Make Up Your Mind, après une entrée en matière de l’orchestre et une intervention de Coleman Hawkins encore assez guindées, on entend Armstrong bondir comme un athlète et négocier au milieu de ses seize mesures de solo une rapide progression chromatique de deux mesures avec une moderne décontraction annonciatrice de l’avenir du jazz.

Flechter Henderson and his orchestra: Mandy, Make Up Your Mind (Séance Paramount de début décembre 1924. « Fletcher Henderson and Louis Armstrong, 1924-1925 » Timeless)

Elmer Chambers, Howard Scott (trompette), Louis Armstrong (cornet), Charlie Green (trombone), Buster Bailey (clarinette, sax alto), Don Redman (clarinette, saxes alto et soprano, arrangement), Coleman Hawkins (sax ténor et baryton), Fletcher Henderson (piano), Charlie Dixon (banjo), Ralph Escudero (tuba), Kaiser Marshall (batterie).

Louis Armstrong participe comme soliste ou simple pupitre à une quarantaine de faces. En novembre 1925, il quitte l’orchestre où il commence à se sentir à l’étroit et où Fletcher ne lui laisse pas la place de chanteur soliste qu’il aimerait occuper. Et son épouse, Lil’ Hardin, lui manque (« il lui écrivait tous les jours » raconta Kaiser Marshall), celle-ci le poussant à voler de ses propres ailes. Une dernière pièce illustre l’évolution de l’écriture de Don Redman avec une formidable intégration de Louis Armstrong dans une série d’échanges rapides avec les anches et de part et d’autre d’un dialogue ente les cuivres et le trio de clarinette.

Fletcher Henderson & his Orchestra : T.N.T. (New York, séance Columbia du 21 octobre 1925. « A Study in Frustration » Essential Jazz Classics)

Même personnel que sur Sugarfoot Stomp.

Avant le départ d’Armstrong pour Chicago, Henderson organisa une fête d’adieu au Small’s Paradise de Harlem dont Louis Armstrong s’est souvenu ainsi : « Nous avions une table spéciale qui nous était réservée. La salle était pleine à craquer. Après le discours de Fletcher et le mien, tout l’orchestre est aller s’asseoir pour jouer quelques arrangements, puis nous sommes retournés à notre table et avons commencer à boire. J’étais si saoul que lorsque Buster Bailey et moi avons décidé de rentrer et que j’ai été saluer Fletcher Henderson et lui dire combien il avait été bon pour moi. Soudain, sans le sentir venir, j’ai vomi sur sa chemise. J’ai crains la réaction de Fletcher, mais il a juste dit : « Oh ! C’est bon Dip [diminutif du surnom d’Armstrong, Dippermouth]. Il a chargé Buster de me ramener et de me mettre au lit. Le lendemain matin, je chargeais tout, mal de tête compris, dans le train pour Chicago. » Lil’ l’y attend et a réuni pour lui au Dreamland un orchestre qui fera parler de lui. Le 25 novembre, il entre en studio avec quelques amis néo-orléanais pour enregistrer les premières faces des historiques Hot Five, dont un Gut Bucket Blues où il peut enfin donner de la voix à sa guise.

Louis Armstrong and his Hot Five : Gut Bucket Blues (Chicago, séance Okeh du 12 novembre 1925. « The Complete Hot Five & Hot Seven Recordings » Columbia Legacy)

Louis Armstrong (cornet), Kid Ory (trombone), Johnny Dodds (clarinette), Lil’ Armstrong (piano), Johnny St. Cyr (banjo).

Franck Bergerot

A suivre le vendredi 21 septembre : Fletcher Henderson, 4ème épisode, L’Age d’or avec Don Redman

Sugar Foot Stomp et T.N.T. sont repris par l’Umlaut Big Band sur leur album live « Plays Don Redman » (umlaut.records.com)

Bibliographie

Fletcher Henderson and Big Band Jazz, The Uncrowned King of Swing, Jeffrey Magee (Oxford University Press)

Pops, A Life of Louis Armstrong, Terry Teachout, Mariner Books

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Brève de jazz

Bill Carrothers: solo unique au Duc

C'est sans doute le pianiste le plus rare de notre époque, à tous les sens du terme: si l'ont tient bien nos tablettes, l'immense Bill Carrothers ne s'était plus produit à Paris depuis... 2011! Alors, pour une fois qu'il quitte sa retraite du fin fond du Michigan, on ne manquera pas sous aucun prétexte son unique date au Duc des Lombards ce jeudi 6 décembre, qui plus dans l’intimité d'un solo, configuration dans laquelle il nous a livré ses plus grands disques.

Palmarès.

C’est l’Auxane Trio du pianiste Auxane Cartigny avec le contrebassiste Samuel F’hima et le batteur Tiss Rodriguez qui a remporté l’édition 2018 du prix international Jazzymatmut dans le cadre des actions culturelles du Groupe Matmut. Le trio a touché un chèque de 8 000 €. 2ème prix : le quartette de Ludovic Ernault (5 000 €). 3ème prix : l’Eugène quintette (2 000 €). Auxane Cartigny avait ouvert la série de des 20 pianistes à suivre publiée tout au long du mois d’octobre dans les Bonus de jazzmagazine.com.

Un Marquis au Duc

Alors qu'on est encore sous le choc de la disparition précoce de Roy Hargrove, c'est l'un des trompettistes les plus en vue de la jeune génération qui se produira les 5 et 6 novembre au Duc des Lombards, en la personne de Marquis Hill. Pour la présentation de son nouvel album « Modern Flows II », le Chicagoan sera entouré d'un quintette de grande classe où l'on retrouvera notamment Logan Richardson au saxophone, ainsi que la nouvelle valeur montante du vibraphone, Joel Ross.

EN KIOSQUE

20181201 - N° 712 - 116 pages

Le 6 janvier 1999, Michel Petrucciani s’éteignait à New York. Quelques mois plus tôt, le jazzman le plus populaire de...