Sons d’hiver: S. Luc + Chemirani(s), jazz et lettres persanes

06 Feb 2018 #

Invités par le festival Sons d’Hiver à investir Le Musée Jacques Chirac Quai Branly, le guitariste Sylvain Luc et les frères Chemirani, musiciens percussionnistes d’origine iranienne ont offert au jazz un métissage aux couleurs inédites.

Sons d’hiver a décidé cette année de situer un de ses moments de musique…au Musée. Pas n’importe lequel, celui portant le patronyme de Jacques Chirac, certes. Mais surtout celui du Quai Branly ouvert sur les traces du « vaste Monde » pour une rencontre de guitare et percussions.

Sylvain Luc (g, elg), Keyvan Chemirani (perc, saz), Bijan Chemirani (perc)
Sons d’Hiver, Théâtre Claude Lévi-Strauss/Musée Quai Branly, Paris 4 février

Sylvain Luc, cordes nylon…

Et si c’était ça le secret d’une musique naturellement enrichie ? Non pas un de ces croisements vulgus pecus fomenté à la va-vite afin d’instiller de la dite « world » -dans ce cas, d’autres produits ailleurs- dans les veines note bleue du jazz histoire d’en faire une musique du monde numérique aisément accessible -donc apte à tout commerce- par piquouze dopante intentionnellement préparée à cet effet. C’est un fait vérifiable car vérifié in situ: la musique envoyée un dimanche après midi sur la scène de l’auditorium du Musée Jacques Chirac, Quai Branly se déguste en mode de douceurs. Pas affadie, non, mais ourléee d’une dose de délicatesse, tramée de couleurs judicieuses sous une gestuelle instrumentale ciblée et maîtrisée côté guitare autant que percussions. Et n’allez pas croire qu’à la simple écoute on risque l’ennui faute de reliefs. Au contraire. On se trouve très vite pris par le beat, accroché par le swing subtil de drôles de percus, voire un peu étourdi par les savants effets répétitifs de loop, notes et accords complexes mis en boucle (sur 16 mesures, précisément svp ) par Sylvain Luc à partir d’une guitare électrique bleue azur, couleurs de l’Aviron Bayonnais, club de sa ville natale, laquelle lui donne des allures de guitare héros de série ou BD fantastique (Messat) Vous me direz : normal, rien d’exceptionnel: ce Sylvain Luc un brin inclassable et capable de dérision aime à parcourir des sentiers de musiques aux senteurs diverses sinon baroques. Ce qui fait, au passage, que d’aucuns ne le reconnaissent pas comme un guitariste de (certifié) jazz. Ce dont il se fout d’ailleurs comme de son premier tee-shirt des fêtes de Bayonne. Mais passons.
Choisir de se mesurer à deux percussionnistes de l’école persane ne représente pas forcément un gage de réussite à priori. Sauf que dans le cas précis de ce concert, la capacité d’écoute partagée par les trois musiciens, leur envie manifeste de découverte mutuelle fait son effet. Sur scène comme dans le public. Et surtout le matériau traité porte à conséquence. Sur une base de séquences rythmiques de saz -version iranienne de l’oud en quelque sorte- en complément d’accentuations douces du tambour ou tambourin, peaux frottées du bout des doigts, le phrasé coulé, les attaques soft sur les cordes nylon du guitariste dessinent un tableau à dominante pastel (Saz de sécurité) Sylvain Luc, de ses doigts lâchés sur le terrain du manche, cela se voit, dit des phrases, trouve dans son inspiration du moment des histoires à raconter. L’on sent même tout au long du récit dans l’environnement tel que vécu ce jour -est ce le fruit du seul hasard?- au Musée du Quai Branly la réminiscence riche de saveurs suaves mais plutôt épicées question modes ou intervalles. De quoi évidemment nourrir le discours des frangins Chemirani, percussionnistes certes si l’on s’en réfère au seul CV, mais musiciens avant tout. Données sur les surfaces de peau des multiples tambours, sur les différentes matières de leurs instruments, bois, terre, métal, via un traitement soft de frappes ou caresses, le doigté de chacun aboutit tout aussi bien en accords majeurs ou mineurs. Selon le besoin ressenti (Élégance Fazzani, danse tunisienne) Et l’on perçoit souvent dans ces moments d’échange intensif à trois le plaisir du jeu, de petits défis l’un l’autre, des besoins de décalage, de quelques échappées aussi « On improvise beaucoup en fait même si les gens ne s’en rendent pas forcément compte. Voilà le vrai lien avec l’esprit du jazz » assure le guitariste. « Les échanges nous laissent beaucoup d’espace de liberté » confirme Keyvan Chemirani. Pour ajouter aussitôt en mode de respect « Mais attention: pour autant sur les reprises de thème ou les ponts, avec Sylvain il faut être à l’heure ! Pas question de perdre le rythme…»

Keyvan et Bijan Chemirani, musiciens persans à la lettre

Avec ce trio en veine de jazz et de lettre persane, Sons d’Hiver n’a pas révolutionné l’univers de l’improvisation. Le festival a pour lui cependant d’avoir fait aboutir un métissage musical inédit sans recours au sponsoring mode pièces jaunes. Et rempli la salle pour l’occasion.

Robert Latxague

(photos Jean Jacques Filippi)

Brève de jazz

Bill Carrothers: solo unique au Duc

C'est sans doute le pianiste le plus rare de notre époque, à tous les sens du terme: si l'ont tient bien nos tablettes, l'immense Bill Carrothers ne s'était plus produit à Paris depuis... 2011! Alors, pour une fois qu'il quitte sa retraite du fin fond du Michigan, on ne manquera pas sous aucun prétexte son unique date au Duc des Lombards ce jeudi 6 décembre, qui plus dans l’intimité d'un solo, configuration dans laquelle il nous a livré ses plus grands disques.

Palmarès.

C’est l’Auxane Trio du pianiste Auxane Cartigny avec le contrebassiste Samuel F’hima et le batteur Tiss Rodriguez qui a remporté l’édition 2018 du prix international Jazzymatmut dans le cadre des actions culturelles du Groupe Matmut. Le trio a touché un chèque de 8 000 €. 2ème prix : le quartette de Ludovic Ernault (5 000 €). 3ème prix : l’Eugène quintette (2 000 €). Auxane Cartigny avait ouvert la série de des 20 pianistes à suivre publiée tout au long du mois d’octobre dans les Bonus de jazzmagazine.com.

Un Marquis au Duc

Alors qu'on est encore sous le choc de la disparition précoce de Roy Hargrove, c'est l'un des trompettistes les plus en vue de la jeune génération qui se produira les 5 et 6 novembre au Duc des Lombards, en la personne de Marquis Hill. Pour la présentation de son nouvel album « Modern Flows II », le Chicagoan sera entouré d'un quintette de grande classe où l'on retrouvera notamment Logan Richardson au saxophone, ainsi que la nouvelle valeur montante du vibraphone, Joel Ross.

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20181201 - N° 712 - 116 pages

Le 6 janvier 1999, Michel Petrucciani s’éteignait à New York. Quelques mois plus tôt, le jazzman le plus populaire de...