John McLaughlin and the 4th Dimension @ Jazz sur son 31

05 Nov 2012 #Le Jazz Live

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Le créateur du Mahavishnu Orchestra n’avait pas joué à Toulouse depuis 2006. Il avait alors donné, avec sa légendaire formation Shakti, dans cette même Halle aux Grains, un concert inoubliable, un voyage musical spirituel et intimiste. C’est une autre facette de John McLaughlin qui nous est offerte ce soir, même si la pratique de la méditation et la recherche d’un discours universaliste ont une indéniable influence sur le jazz-rock vitaminé de cette Quatrième Dimension deuxième mouture (Ranjit Barot a remplacé Mark Mondésir à la forge).

Impétueuse entrée en matière qui ne s’interdit pas un break planant. Le batteur exhibe un jeu musculeux, façon Vinnie Colaiuta ou, plus loin dans le temps, Billy Cobham. McLaughlin se livre à quelques-unes de ces interventions véloces et métallisées dont il a le secret. Gary Husband prodigue des voicings élaborés au clavier, puis rejoint précipitamment sa batterie, tandis que des nappes de Rhodes sont programmées sur un… Mac. L’imitation du piano acoustique sur un clavier électrique a rarement été une bonne idée, mais c’est l’une des constantes du jazz-fusion… Le but n’est d’ailleurs pas de remettre les compteurs à zéro, mais bien de passer un bon moment en compagnie de quelques maîtres du genre. Il est rare d’entendre ainsi, même sur quelques parties seulement, deux batteurs côte à côte ! Etienne Mbappé est extraordinaire, ses mains enveloppées de gants noirs que l’on imagine d’une matière fine et précieuse… Sa basse électrique se découpe toutefois moins que sur les albums To the One (2010) ou le tout récent Now here This (2012). McLaughlin déploie ce jeu électrisant qui fit bien des émules mais dont il demeure l'un des meilleurs ordonnateurs.

Une tranche de funk assumée permet ensuite à Mbappé de slapper comme un beau diable. A l’exception des piliers du genre (Fred Thomas, Bootsy Collins, Larry Graham, Rodney « Skeet » Curtis), sa science du groove a peu d’équivalent, et son vocabulaire est plus étendu que celui de ses aînés. De quoi faire pâlir les étudiants de l’instrument… Sur des accords de blues, l'élégant britannique s’exprime avec naturel, proposant pour l'essentiel des phrases courtes aux attaques décisives. Une citation de « Jean-Pierre » de Miles Davis advient spontanément sous ses doigts. Si le jeu appartient au jazz, l’esthétique générale est ancrée dans le rock : décibels à volonté, ivresse de la vitesse, sourcils froncés… « Little miss Valley » (daté des années 90) précède « Abaji » (du nom du chanteur-compositeur libanais avec qui l’anglais a collaboré), groove électrique contemplatif aux trois mots (post- ?) soixante-huitards : « love and understanding »). Les gradins encerclent la scène en contrebas, que le septuagénaire arpente continûment pour s’adresser à chaque aile. L’Indien Barot chante d’une voix soulful sans lâcher les baguettes. C’est au tour du nostalgique « The light at the edge of the world », chanson composée pour le film du même titre (d’après Jules Verne, avec Kirk Douglas) que les jazzmen aiment bien reprendre de temps à autre – Pharoah Sanders en avait donné une belle version sur Crescent with love. McLaughlin présente « Hi-jacked » comme un tremplin pour le bassiste - ce morceau provient de l’album Que alegria (1992). Le polyvalent Husband pimente et colore le tout de nappes et tricotages précis ; son hyperactivité et son utilisation des machines font songer au regretté Joe Zawinul. Le lion à crinière argentée pioche dans plusieurs moments de son répertoire et de son histoire, nous rappellant à quel point il est le vrai pionnier de cette fusion jazz-rock-funk infusée d’esprit zen. Depuis l’orée des années 70, il a traversé chaque décennie en embrassant chaque innovation technologique et musicale tout en restant fidèle à son impulsion initiale, à l’instar de ses confrères Herbie Hancock, Chick Corea (qu'il a fréquenté dans le Five Peace band en 2009), Stanley Clarke ou Wayne Shorter, autrement dit les grandes stars du jazz toujours en activité. Ce déferlement bouillonnant suscite sifflets de joie et applaudissements admiratifs dans la salle. La sonorité et l'aisance prodigieuse du guitariste fascinent comme au premier jour.

Puis, les affaires reprennent comme au début. Des pads électriques permettent au batteur de déclencher des frappes aux textures inattendues. Des dialogues sont aménagés au cœur des morceaux : basse/guitare, clavier/guitare… Les musiciens sont aussi enthousiastes que les spectateurs : John McLaughlin ne peut s’empêcher de danser sur scène (comme Herbie, encore…) On peut s’étonner de cette approche athlétique, mais après tout Mahavishnu est resté une référence en matière d’artillerie lourde. Mascotte des magazines de batterie, Gary Husband s’est mis aux claviers en studio comme sur scène. Sportif, il court d’un instrument à l’autre et se lance dans un solo de batterie d’une grande intensité sur un impeccable unisson basse/guitare par deux experts bien accordés. Deux pièces classiquement fusionnantes s’enchaînent, dans le sillon du vigoureux et hédoniste Inner Worlds (1976). Des gloussements d’orgue, des vrombissements de basse se mêlent sur des métriques alambiquées que peu d'instrumentistes seraient capables de négocier avec autant de mordant. Une plage contemplative assure ensuite un contraste bienvenu et la soirée s’achève avec, en rappel, une version abrégée d’« A love Supreme », qui ne fera pas oublier l'original de John Coltrane. Un message de paix anecdotique en conclusion à une ébouriffante soirée !

David Cristol

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20181101 - N° 711 - 108 pages

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