Zappologies

02 Oct 2018 #Concerts

Trois jours de Zappa et des milliers de spectateurs. C’était un peu Woodstock sans la pluie, sous le soleil exactement et dans la chaleur des retrouvailles avec Tanino Liberatore, Ike Willis, Bunk Gardner, Ali Askin (collaborateurs de Zappa à différentes périodes de son parcours), l’Ensemble Intercontemporain et bien sûr 200 Motels, événement attendu comme un coffret de Roxy Performances sous le sapin de Noël.

C’est le vendredi 28 septembre que la Salle des Conférences de la Philharmonie ouvrit ses portes au public des Zappamoureux venu assister aux exposés et interventions diverses d’une trentaine de Zappologues instruits de Big Note, de Continuité Canine, de doo-wop, de jazz, de musiques savantes, de cinéma de série B, de xénochronie, tous maniant les outils de la Grande Structure avec le sérieux d’un enfant qui joue. Sans oublier la fécondité de l’audience participation toujours bien inspirée par le souvenir du Garrick Theater, laboratoire le plus Dada après celui du Cabaret Voltaire.

Le Garrick Theater, justement, j’eus la chance de questionner Bunk Gardner, le souffleur des Mothers Of Invention à propos de cette résidence où les légumes prenaient la parole, où des mariages célébrés sur scène étaient immédiatement profanés par les notes de Louie Louie. Je crus à un moment qu’il ne pourrait aller plus loin dans la remontée des souvenirs tant son cœur grossissait de larmes. Nous pouvions être fiers, Pacôme Thiellement et moi, d’avoir approché de si près Ike Willis parlant de Frank comme d’un Grand Frère. Il avait accompagné Zappa jusqu’à ses derniers jours, jusqu’à ce que celui-ci lui demande de prendre soin de sa musique et de continuer à la faire vivre.

 

 

Avec Ike Willis et Bunk Gardner

 

Durant ces Riches et Belles Heures de Zappologies colorées de points de dentelles par Ben Watson, Paul Carr, Andy Hollinden, Manuel de la Fuente, Manu Eveno, Pierrejean Gaucher, Frédéric Maurin, Juliette Boisnel et tant d’autres Zappamoureux et -reuses, le temps cessa tout simplement de couler. Les aiguilles tombaient des montres. Le pape Grégoire ravalait son calendrier et on le vit se faire symboliquement décapiter dans un film de Pacôme Thiellement et de Thomas Bertay, Stupor Mundi, seule démonstration en paroles et en images de l’antériorité des Freaks sur les Hippies.

Bien sûr, il y eut Yellow Shark (ou plutôt un programme incluant Get Whitey, Dog Breath Variations, Intégrales d’Edgar Varèse, For Your Eyes Only de John Zorn …), interprété par l’Ensemble Intercontemporain sous la direction de Mathias Pintscher. Ce n’était pas à proprement parler une lecture du disque éponyme, dès lors que trois pièces se rapportaient au Perfect Stranger. Néanmoins, la version speed de G-Spot Tornado jouée (et rejouée) en coda enfonçait ce clou : Zappa est une machine à frissons. L’Ensemble Intercontemporain glissant dans son répertoire une pièce de John Zorn (parfois mis en rapport avec le Père de l’Invention), on put constater que partout où Zappa pratique le collage, on ne voit jamais la colle. Zorn montre au contraire un sens appliqué de la juxtaposition des styles sans jamais parvenir à les hybrider.

 

 

L’Ensemble Intercontemporain dirigé par Matthias Pintscher

 

 

Impression générale : travail soigné – un peu scolaire tout de même. Dupree’s Paradise, l’un des titres de Zappa générant la fameuse chair de poule nous laisse un peu de marbre. Cela est assez lisse. Où sont passées les aspérités ? Ne boudons pas notre plaisir, ce n’est pas tous les jours que l’Ensemble Intercontemporain reprend Zappa. On se souvient du concert du Théâtre de la Ville, en janvier 1984, où il fallut le tirer par la manche pour qu’il vienne saluer le public. Il le fit mais avec une résistance qui traduisait que le moment n’était pas encore venu où sa musique serait jouée comme il l’entendait. À la Salle des Concerts de la Cité de la Musique où était donné le programme Yellow Shark, la moitié du public se leva pour saluer l’effort. Zappa aurait probablement apprécié.

200 Motels fut projeté et celles et ceux qui ne l’avaient jamais vu furent assez scotchés. Ce drôle de truc cinématographique, vaguement issu des expérimentations de Dziga Vertov et de Jonas Mekas – comme le montrerait brillamment l’essayiste hispanique Manuel de la Fuente – tenait toujours la route. On continuait de se laisser embarquer de motel en motel, visitant dans une certaine mesure les 200 que les Mothers Of Invention avaient fréquenté durant les années précédant le tournage du film en 1971. Zappa était rigoureusement formel sur leur nombre. Il affirmait en avoir conservé les clés.

Mais l’événement qui, le dimanche 30 septembre, à 16h, vit confluer vers l’édifice de Jean Nouvel tous les enfants de Zappa venus de Paris et de sa banlieue (et peut-être même de plus loin que Bécon-les-Bruyères), c’était assurément 200 Motels – The Suites, spectacle total (théâtral, opératique, musical, cinématographique, dada) donné neuf jours plus tôt au Zénith de Strasbourg dans le cadre du Festival Musica. Avec Frédéric Goaty, nous étions d’accord : ce show mis en scène par Antoine Gindt était une réussite. Et ne cessa pas de l’être dans la Grande Salle Pierre Boulez de la Philharmonie à l’acoustique incomparable. Nous avions donc tout à gagner à se retrouver là. Paris sera toujours Paris – et c’est un Finistérien qui vous le dit.

 

 

200 Motels – The Suites

 

 

Passée la présentation de Larry The Dwarf par L’Animateur TV sur les accents vibrants de l’Overture, la machine à frissons se mit à tourner. Un dispositif associant l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg (dirigé par Léo Warynski) aux HeadShakers, le chœur des Métaboles aux Percussions de Strasbourg, le filmage en direct par les caméras de Philippe Béziat et les smartphones des acteurs, chanteurs, cantatrices, performeurs, dans un montage astucieux d’éléments scopiques et soniques du meilleur goût – Zappa comme Francis Picabia penchait plutôt du côté du mauvais goût. Ce fut là notre plat de résistance. Un plat fait de savoureuses saillies drolatiques mélangées de crudités véritablement rabelaisiennes. Chantés ou parlés, les dialogues sont toujours truffés de mots sales. Enfin quoi, des mots sales ça : pénis, gazelle plissée, fente ! Ce que l’on aime bien avec Zappa, c’est qu’il appelle un chat un chat, un zgeg n’est pas un organe reproducteur mais un chibre s’il est mou et un braquos s’il est dur. Oui, son vocabulaire est sexué, abondamment sexué, et cela lui valut l’interdiction de son concert « 200 Motels » au Royal Albert Hall par l’administratrice de la salle en février 1971. De nos jours, elle aurait probablement milité pour envoyer Virginie Despentes en prison.

Où il est question de la musique comme d’une puissance. Une puissance qui renverse toutes les barrières, les barrières du soi-disant bon goût et celles des styles et des catégories. Ce spectacle total, totalement brillant, montre de quelle façon Zappa fait Un d’une pluralité : la country, le rock, les musiques de cabaret, les musiques savantes. Si bien qu’il offre ce merveilleux collage où l’on ne voit pas la colle dans lequel le Folk des Appalaches se fond dans une matière sonore métamorphique évoquant tour à tour Ligeti, Les Diables de Loudun de Penderecki, Lulu, l’opéra dodécaphonique d’Alban Berg, et ces solos de guitare dont il a le secret, hérités de Johnny « Guitar » Watson et de Wes Montgomery.

De quoi s’agit-il vraiment ? D’un déferlement happening-comédie-rock, fluxus-pop-harmonies vocales, jouant avec les codes de l’opéra mais en les parodiant. Pas tout à fait, lorsque on sait que Cathy Berberian (ex-épouse de Luciano Berio, l’un des compositeurs préférés de Zappa) aurait pu interpréter la Gazelle Plissée, rôle parfaitement incarné par la soprano Mélanie Boisvert, laquelle pouvait briser le cristal comme le fit, dit-on, Captain Beefheart avec sa voix de shouter. Une légende sans doute, tandis que 200 Motels – The Suites est une réalité mordue à pleines dents par les Hungry Freaks venus à la Philharmonie et repartis ivres et rassasiés. Zappa n’est pas mort, ce Week-end nous l’a prouvé. Il sent un délicieux parfum de revenez-y . Guy Darol

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20181201 - N° 712 - 116 pages

Le 6 janvier 1999, Michel Petrucciani s’éteignait à New York. Quelques mois plus tôt, le jazzman le plus populaire de...